Ces jours-ci, j'essaie de terminer une nouvelle réécriture de la première partie de mon roman. Après ça, je pourrai me remettre à travailler sur la deuxième partie. Et pour me préparer à cette nouvelle étape, j'ai demandé à mes ami.e.s écrivain.e.s des conseils de lecture. Parce que pour cette deuxième partie, j'ai une idée formelle : il y sera question de deuil, et je voudrais essayer de rendre, dans la structure et la texture même du texte, ce que fait le deuil – notamment dans notre rapport au temps. Comme le dit Joan Didion dans L'Année de la pensée magique, écrit après la mort de son mari, alors qu'elle est assaillie par les souvenirs :

“J'aimerais avoir […] un système de montage numérique grâce auquel je puisse appuyer sur un bouton et démolir la séquence du temps, vous montrer en simultané tous les plans de la mémoire qui me viennent.”

Je me demande donc comment rendre cette totale simultanéité des souvenirs dans un texte de fiction, et je me doute bien que je suis pas la première à vouloir m'y frotter, donc je sollicite des conseils de lecture, de romans qui feraient ça, qui transcriraient dans la narration même l'expérience du deuil. (J'ai évidemment reçu une liste longue comme le bras !)

Tout ça m'a donné envie de vous parler du concept de recherche quand on est auteur ou autrice.

🔎 Recherche factuelle et recherche littéraire

La recherche, quand on écrit un texte académique, journalistique ou de non-fiction, tout le monde voit bien ce que c'est. Il s'agit de lire beaucoup (des articles, des chapitres, des livres, des thèses), d'écouter des interviews, de regarder des documentaires, de conduire ses propres entretiens, de compulser des registres et des archives, d'aller sur le terrain, etc. Bref, de collectionner des sources sur lesquelles s'appuiera une réflexion ou une narration.

En un sens, ce travail de recherche s'applique aussi aux œuvres de fiction. Si l'on écrit un roman historique, impossible de faire l'économie d'une recherche rigoureuse sur l'époque qu'on prétend retranscrire. Idem quand l'on dépeint un pays, un milieu socio-professionnel, une culture qui ne sont pas forcément les nôtres, ou quand on dote un personnage d'une expérience très spécifique (une maladie, par exemple). Comme le dit l'écrivaine britannique Hilary Mantel dans une interview avec la Paris Review of Books,

“Il est de votre responsabilité de faire de la bonne recherche.”

Mais au-delà de la collecte de faits, la recherche peut aussi s'appliquer à la littérature elle-même, à des éléments techniques et créatifs. Dans mes cours de master à Oxford (comme dans beaucoup de programmes de creative writing), nous devons écrire des essais qui ne sont ni de la critique littéraire, ni de la recherche académique. Mes professeur.e.s appellent cela une “writerly exploration”, une exploration d'écrivain.e. L'enjeu est d'observer et d'analyser les outils créatifs que d'autres auteurs et autrices utilisent pour construire leurs récits. En somme, de les lire avec un œil d'écrivain.e.

Pour vous donner des exemples concrets, j'ai écrit un essai sur le choix du narrateur dans certains romans de Ian McEwan, et sur l'adéquation entre ce choix et l'histoire. J'en ai écrit un autre sur la structure narrative des mémoires de deuil, qui m'a donc donné des idées pour mon roman.

Un dessin de Mark Fearing pour la Paris Review of Books

On dit souvent que pour écrire, il faut lire. Beaucoup. Énormément, même. Il faut lire et il faut aussi observer, analyser, décortiquer comment l'auteur ou l'autrice construit ses personnages, fait vivre son dialogue, élabore sa structure, utilise les infinies possibilités du langage pour créer une atmosphère, faire naître des émotions. Je ne sais plus où j'ai lu ou entendu quelqu'un dire qu'il ou elle recopiait des pages entières de romans, pour mieux comprendre comment elles étaient écrites.

📖 Lire pour apprécier la magie

J'ai fait un Bac L et, à l'époque, je n'aimais pas cet exercice d'analyse littéraire. Je trouvais qu'il réduisait des textes merveilleux à une série de “trucs”, de ruses, qu'il tuait la magie, comme quand on révèle les effets spéciaux utilisés au cinéma. Aujourd'hui, je crois qu'en tant que lecteur ou lectrice on peut se passer de cet exercice, mais qu'en tant qu'écrivain.e il est indispensable. Et j'ai appris qu'il ne tue pas la magie, bien au contraire : comprendre quelles techniques les auteurs et autrices mobilisent me rend encore plus admirative de leur art, de leur maîtrise – ce qu'en anglais on appelle “artistry”. Et puis, bien sûr, il existe toujours des choses qui résistent à l'analyse, des idées magiques, des beautés qu'on n'avait pas vues venir.

J'ai donc acheté certains des livres qu'on m'a conseillés, que je m'apprête à lire pour voir ce qu'ils m'apprennent. L'idée n'est évidemment pas de copier, mais de voir concrètement comment d'autres ont fait et s'il me semble que ça marche ou pas. (Sur le sujet de la “copie”, j'écrirai probablement un article dédié : comment lire et apprécier d'autres œuvres sans se laisser trop influencer ? Comment choisir les textes qui nous guideront et éviter ceux qui nous écraseront ? Si vous avez des questions sur ce point, n'hésitez pas à me les envoyer !)

Et vous, comment lisez-vous quand vous écrivez ?

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