Cet article est important pour moi, parce que c’est ce sujet qui m’a donné envie de lancer “Les Écritures” : le refus d’accepter que parce que la littérature est un art, alors l’écriture est un travail, un artisanat, avec ses outils et ses techniques. J’ai eu trop de conversations avec des gens qui trouvent idiot qu’on enseigne l’écriture, lu trop d’interviews d’artistes qui trouvent que travailler ça fait laborieux, écouté trop d’auteurs refuser de parler de travail, préférer raconter qu’ils écrivent comme ils respirent – comme si ne pas écrire pouvait les tuer, mais aussi comme si écrire leur était la chose la plus naturelle du monde.

Il demeure cette idée que la création littéraire est de l’ordre du divin, quelque chose qui vient d’en haut et transite par l’artiste et en sort presque parfait, puisque le génie c’est du divin, puisque le génie ne travaille pas.

“Easy reading is damn hard writing”

Maya Angelou photographiée par Nancy Crampton
Maya Angelou photographiée par Nancy Crampton

Cette idée m’agace d’abord parce qu’elle est fausse. Dans une interview pétillante d’intelligence et d’humour publiée par The Paris Review of Books, l’autrice américaine Maya Angelou cite l’écrivain Nathaniel Hawthorne : “Easy reading is damn hard writing”, “Ce qui se lit facilement s’écrit putain de difficilement.” Elle raconte :

“J’essaie de tirer le langage jusqu’à ce qu’il soit si aiguisé qu’il bondit de la page. Ça doit avoir l’air facile, mais ça me prend un temps fou pour que ça ait l’air si facile. Bien sûr, il y a des critiques [...] qui disent ‘Maya Angelou sort un nouveau livre et évidemment il est bien mais c’est naturel pour elle d’écrire.’ Ceux-là je veux les attraper par le col et les flanquer par terre parce que ça me prend un temps fou pour que ça chante. Je travaille la langue.”

Comme une gymnaste qui enchaîne les figures sur une poutre, comme un patineur qui fait des triple axels gracieux : ça a l’air facile, c’est justement parce que ça ne l’est pas. Dans l’une de mes bibles personnelles, Several Short Sentences About Writing, l’écrivain Verlyn Klinkenborg est tout aussi direct :

La page 67 de Several Short Sentences About Writing, de Verlyn Klinkenborg
“Votre boulot en tant qu’écrivain.e est de faire des phrases.
Vos autres boulots sont de réparer des phrases, tuer des phrases, et arranger des phrases.
Si c’est bien le cas – faire, réparer, tuer, arranger – comment votre écriture peut-elle couler ?
Elle ne peut pas.
Un texte qui coule est une chose dont le lecteur peut faire l’expérience, pas l’auteur.”

Un peu plus bas, il a ces deux phrases que j’ai presque envie d’encadrer :

“Pourquoi ne pas abandonner l’idée d’un texte qui ‘coule’ et accepter la simple vérité de l’écriture ?
C’est un travail difficile, et ça a toujours été un travail difficile pour tout le monde.”

“Votre labeur est un signe d’engagement”

Ça vous décourage ? Ça ne devrait pas. Car Klinkenborg dit aussi que si l’on accepte que l’écriture est un travail dur, alors on se défait des idées parasites (je n’ai pas assez de talent, je ne suis pas fait.e pour ça).

“Votre labeur n’est pas un signe de défaite.
C’est un signe d’engagement.”
Nicolas Bouvier au travail © RTS / Light Night Production

C’est aussi pour ça que la notion d’art “divin” m’agace. Au fond, c’est une stratégie de gatekeeping, de protection d’un pré carré. Une écrivaine qui raconte que pour elle écrire c’est comme respirer est en train de vous dire : “Si vous ne mourez pas quand vous cessez d’écrire, alors vous n’êtes pas un.e vrai.e.” Un auteur non publié qui dit : “L’écriture est un art et pas un travail, soit on sait écrire, soit on ne sait pas” est en train de vous dire qu’il a peur que son seul talent ne suffise pas. Quand on sous-entend que l’écriture est un acte magique, mystérieux, vital, on vous dit que si ce n’est pas comme ça pour vous, alors vous ne devriez même pas essayer.

Ce qui ne cesse de m’étonner, c’est qu’on accepte très bien que les autres arts (la peinture, la sculpture, la musique, le cinéma) nécessitent la maîtrise de techniques qu’il faut bien apprendre d’une manière ou d’une autre. Persiste l’idée – terrifiante pour certains – que si écrire est un travail, alors tout le monde peut le faire. Alors le simple fait que vous écriviez ne vous distingue pas de tous les autres qui écrivent.

“Vous êtes spécifiquement fait.e pour l’idée qui avance vers vous”


Est-ce à dire qu’il n’y a rien d’unique chez les écrivain.e.s, rien d’une sorte de magie qui résiste au décorticage, à l’identification d’outils et de pratiques ? Bien sûr que non. Le talent et la méthode, ce n’est pas la même chose. La vision et son exécution, ce n’est pas la même chose. Maya Angelou dit au public qui l’écoute : “Ça pourrait me prendre deux ou trois semaines juste de décrire ce que je vois maintenant.” Le cœur du travail, c’est peut-être ce qu’elle voit (on en parlera la semaine prochaine !) ; c’est aussi et surtout comment le mettre en mots, comment utiliser l’outil qu’est le langage pour dire sa vision.

Il y a une chose dont je suis sûre : les idées, les visions sont parfaitement uniques. Il n’y a que vous qui voyez le monde comme vous le voyez, qui pouvez le mettre en mots comme vous le ferez. C’est-à-dire : personne d’autre que vous ne peut faire ce que vous faites. C’est-à-dire : si vous ne le faites pas, personne ne le fera. Cela ne veut pas dire que, par essence, votre vision est géniale ou nulle, meilleure ou moins bonne que celle des autres. Ça veut juste dire que vous êtes la seule personne qui peut la faire advenir. Si vous travaillez. Si vous vous employez à pousser et tirer le langage jusqu’à ce qu’il dise ce que vous voyez. Faire, réparer, tuer, arranger.

Nick Cave tout jeune, au travail (photo publiée sur son site The Red Hand Files)

Sur le site The Red Hand Files, le chanteur Nick Cave publie des réponses aux questions de ses fans. Dans l’une de ces lettres, que je trouve merveilleuse, il écrit à une femme qui lui demande comment il fait pour ne pas perdre sa créativité :

“Les idées sont partout et toujours disponibles, tant que vous êtes prête à les accepter. Cela demande une certaine responsabilité envers le processus artistique. Cela implique de la discipline et de la rigueur et de la préparation. Vous devez vous montrer digne de l’idée.”

Se montrer digne de son idée, c’est adopter une certaine discipline, s’asseoir à sa table de travail, choisir de vivre en artiste même quand on a l’impression que ça ne vient pas. C’est “être ce que vous voulez être. Si c’est écrivaine, alors écrivez.”

Au travail ! Cest Nick Cave qui le dit.

Les Écritures est une newsletter hebdomadaire et gratuite. Pour recevoir les prochains articles directement par mail, abonnez-vous ici.