Il y a quelques semaines, je vous parlais de la construction du monde dans lequel se déroule l’histoire - ce qu’on appelle en anglais world building. Pour approfondir le sujet, j’ai posé quelques questions à l’écrivaine Dola Rosselet, qui écrit dans les littératures de l’imaginaire (science-fiction, fantasy et fantastique). Ce sont des genres où le monde tient une place particulièrement importante, mais je pense que son point de vue peut être utile quel que soit le type de texte que vous écrivez. Une histoire est toujours ancrée quelque part et à un certain moment ; j’espère donc que l’expertise de Dola vous inspirera pour votre propre histoire !

Dans cette interview, nous parlons plus particulièrement de ses nouvelles “Comme un parfum de deuil”, “Hors-sol” et “Vague à l’âme”, toutes trois publiées dans le recueil De Chair et d’encre (Rivière Blanche, 2017).

Comment envisages-tu le monde de tes histoires ? Est-ce quelque chose que tu décides avant d’écrire ?

Non, je ne commence jamais par le monde : j’ai plutôt une idée de personnage, d’histoire, et quand je commence à écrire j’ai des images qui viennent. Elles arrivent par touches, au fur et à mesure que l’histoire avance, et progressivement elles s’ordonnent, créent un ensemble. Dans mon travail, je suis très inspirée par Pierre Bordage, qui écrit beaucoup de space opera et de fantasy historique : il travaille sans plan, sans world building, au fil de l’eau. Ce n’est pas du tout un scientifique mais un littéraire, un conteur. C’est ce que j’aime beaucoup chez lui.

Pour moi, le monde n’est jamais une fin en soi ; il vient après les personnages et l’histoire, c’est un outil. En tant que lectrice, si le monde n’est pas très original ce n’est pas grave, tant que les personnages et l’écriture sont bons. Et en tant qu’autrice, les personnages, c’est le plus important. Je ne sais pas faire autre chose que de parler d’eux.

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À quoi te sert cet outil qu’est le monde ?

Cela me permet de raconter quelque chose de différent, qui n’arriverait pas dans le monde qui est le nôtre. Cela offre une autre perspective : l’histoire peut être assez classique, comme dans “Un parfum de deuil” où un homme pleure sa femme, mais le fait qu’on soit dans un autre monde permet d’autres réactions, d’autres conséquences. Et puis c’est un décor, une atmosphère, qui va dépendre de si je veux quelque chose de médiéval et mystérieux, ou alors de la prospective, ou adopter une approche presque historique.

Comment l’installes-tu ?

Le world building, ça s’applique à tout, il n’y a pas besoin d’avoir un monde ultra complexe, une saga en cinq volumes, un atlas et un bestiaire ! Parfois, on est à la frontière entre le world building et le simple fait de poser un décor. Le plus difficile pour les auteurs de genre, c’est de trouver le bon dosage. Par exemple, le plus important pour moi, c’est de distiller les informations relatives au monde sans poser de longs paragraphes explicatifs à la Wikipedia. J’ai beaucoup lu dans les genres de l’imaginaire et je déteste quand certains livres font ça au tout début !

C’est d’autant plus vrai pour une nouvelle : le travail consiste à faire venir les descriptions naturellement, à trouver le bon dosage entre des éléments déjà connus et d’autres qui sont plus surprenants. Pour le lecteur aussi, le monde doit se dessiner au fur et à mesure que l’histoire avance. Alors j’intègre le monde petit à petit, je m’attache aux pas des personnages, j’essaie de voir ce qu’ils voient. Et puis j’utilise les dialogues pour faire passer des informations de manière plus fluide et plus digeste.

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Tu dis que le monde arrive par petites touches : comment fais-tu pour en assurer la cohérence ?

Je me laisse beaucoup porter ! J’ai un métier à temps plein donc j’ai peu de temps pour écrire, et j’aime le consacrer presque entièrement à l’écriture et aux recherches : je ne fais pas de fiches ou de plan, mais je prends des notes de temps en temps, et surtout tout est dans ma tête. En cours d’écriture, je me pose parfois pour voir si ça se tient, et si ça ne se tient pas j’essaie de comprendre pourquoi et de le corriger.

D’où viennent tes inspirations ? Par exemple, dans “Hors-sol”, les centres de gestation font penser au Meilleur des mondes, et dans “Vague à l’âme” tu utilises des dômes initialement conçus pour simuler des séjours sur Mars.

Effectivement, ça peut être des images qui surgissent après un film ou un livre, mais ce n’est pas forcément référentiel. En tant que lectrice et autrice, je n’aime pas la science dure, quand c’est trop scientifique ça me perd, et donc j’aime dans mes histoires avoir des éléments suffisamment familiers pour que ce soit accessible. Par exemple, tu peux écrire une histoire originale sur le clonage, même si ce n’est pas un concept scientifique nouveau, même si c’est presque familier.

Quand j’ai commencé à écrire, j’ai rejoint un forum d’écriture : il y avait souvent des appels à textes, des thèmes qui orientaient ma réflexion. Maintenant je me rends compte que tout s’auto-alimente, que quand j’écris ou lis un texte j’ai d’autres idées qui me viennent. Je me dis tout le temps “et si…?” Les histoires jaillissent comme ça. J’ai beaucoup plus d’idées que de temps pour écrire ! Et une fois que j’ai l’idée, je me demande comment je peux la réaliser : si elle irait mieux dans un monde médiéval, donc en fantasy, ou si ça devrait être une utopie, une dystopie. Généralement ça s’impose presque naturellement.

Et puis il y a aussi des modes : par exemple Tolkien a vraiment fondé quelque chose. Mais en 2021, refaire du Tolkien alors que ça a déjà été fait à un niveau qui confine au génie… C’est bien d’avoir des influences, mais aussi de s’en détacher !

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