Crédit photo : © Chloé Guilhem, Friche Belle de Mai, Marseille, 2018

Mathilde Ramadier est scénariste de bande dessinée, traductrice et autrice d'essais. Elle a récemment publié Corps public, un roman graphique féministe illustré par Camille Ulrich (Éditions du Faubourg, février 2021). Elle est aussi philosophe et elle étudie la psychanalyse.

Lors de l'une de nos conversations où elle me parlait de son travail, elle m'a expliqué qu'on était des personnes différentes – et donc des écrivain‧e‧s différent‧e‧s – en fonction de la langue dans laquelle on s'exprime (c'est du moins, à gros traits, ce que j'ai retenu). Pour moi qui écris en anglais, cette idée a résonné très fort : il me paraît évident que cette langue que je maîtrise imparfaitement me permet de faire des choses qui me sont plus difficiles en français.

J'ai donc eu envie de creuser un peu plus le sujet avec Mathilde, qui a bien voulu me parler de sa recherche et partager ce qu'elle a appris des écrivains polyglottes, de Samuel Beckett à Julia Kristeva en passant par Nancy Huston.

Tu t’intéresses à l’influence du polylinguisme sur l’inconscient, en particulier chez les écrivain‧e‧s. Comment en es-tu arrivée à te pencher sur ce sujet ?

J’y suis arrivée par le biais de la psychanalyse : alors que j’écrivais mon mémoire, je cherchais un psychanalyste à Berlin, où je vis, et la question de la langue s’est posée à moi. J’ai ouvert la recherche complètement, j’ai même rencontré des psys anglophones, d’autres qui n’étaient pas natifs d’Allemagne, et j’ai pris conscience que mon choix allait avoir des implications dans le travail thérapeutique. J’ai fini par trouver un psy allemand mais francophone, ce qui était la combinaison parfaite pour moi à ce moment-là. Et j’ai donc commencé à réfléchir à l’influence du polylinguisme sur l’inconscient dans le cadre de mon mémoire.

En quoi a consisté ta recherche ?

Je l’ai divisée en trois parties :

Quelle est la langue maternelle, est-ce que qu’elle existe vraiment, est-ce qu’on peut l’oublier, la refouler, la détester, pourquoi on l’appelle comme ça ? Jacques Derrida dit que le vrai monolinguisme n’existe pas : la langue est toujours une colonisation qui vient de l'extérieur, une “loi” qui se plaque sur nous. La psychanalyse dit que la censure vient du langage, et la langue maternelle c’est la censure avec un grand C, celle qui contribue à la mise en place du surmoi, de l’autocensure.

Je me suis ensuite penchée sur l’influence des différentes langues parlées sur les névroses et ce qui se passe en analyse, par exemple la signification des mots qu’on oublie dans l’une des langues, le passage d’une langue à une autre suivant les sujets abordés, etc.

Enfin, j’ai travaillé sur les effets traumatiques des langues et des migrations, les psychoses dans lesquelles la langue joue un rôle. C’est dans ce cadre que j’ai regardé des travaux d’écrivains. Par exemple, Elias Canetti qui a grandi en Bulgarie et dont les parents parlaient allemand. Il a plus tard obtenu la nationalité anglaise mais il a décidé de publier en allemand, parce que c’était la langue d’amour de ses parents.

Est-ce qu’on peut dire qu’on a différentes personnalités dans différentes langues ?

Du point de vue de la psychanalyse c’est complètement vrai : il y a un clivage, deux personnalités distinctes. Et pour les neurosciences sans doute aussi, car on sait que la langue maternelle est logée dans un autre endroit du cerveau que les autres. Des psychologues de l’université de Fribourg avancent la thèse d’une double personnalité : on tire avantage du polylinguisme, on joue sur les deux tableaux. Généralement, la langue d'adoption c’est celle dans laquelle se véhicule l’idéal du moi, celle qui permet de faire peau neuve, de se présenter comme on le souhaite.

Pourquoi avoir choisi de te concentrer sur les écrivain‧e‧s ?

Il y avait plusieurs cas dans la littérature qui m’intéressaient. D’abord la question de la traduction : quand on écrit dans une autre langue, on opère aussi des passages par la langue maternelle. Il y a de la traduction dans l’acte d’écrire. C’est une mise en abîme intéressante, puisque la psychanalyse considère que le psychisme est de la traduction permanente, de contenus inconscients vers des contenus conscients. Et puis il y a la question de la transposition littéraire, du passage des émotions inconscientes à ce qui se passe dans la tête, puis dans la bouche, puis sur le papier. Enfin, ces questions-là traversent les écrivains : si on est polyglotte, cette question arrive toujours à un moment ou à un autre.

Pour Nancy Huston, par exemple, la langue maternelle est indéboulonnable, gravée dans l’expérience des premières fois : dans une langue d’adoption, on est condamné à l’imitation consciente. Julia Kristeva, Bulgare arrivée en France à vingt ans, dit que quand on a migré on est condamné à vivre dans un interstice : parfois on “joue” à l’assimilé et parfois on éprouve une nostalgie démesurée pour le pays perdu. Elle évoque aussi la violence de l’accent, des réactions qu’il provoque. Il y a un autre exemple très parlant chez Aharon Appelfeld, qui a appris l’hébreu à quatorze ans – le yiddish et l’allemand étaient ses langues maternelles. Lui rêvait régulièrement qu’il perdait l’hébreu, comme une peur de perdre une seconde fois ses parents (sa mère a été tuée en 1940 et il ne retrouvera son père qu’en 1957). Et c’est en hébreu qu’il écrivait ses livres.

J’ai lu de nombreux témoignages d’auteurs et d’autrices qui écrivent dans une seconde langue, et revient beaucoup la notion de liberté, qui serait plus grande dans une langue d’adoption. À quoi cela tient, alors que ce sont des langues qu’on maîtrise moins bien que sa langue maternelle ?

Comme je le disais, la langue maternelle c’est celle de la censure, de la loi parentale. C’est la langue qu’on maîtrise mais qui nous contrôle. En choisissant une autre langue, on arrive à parler plus librement. La langue d’adoption véhicule un certain idéal

Par exemple, Samuel Beckett a écrit ses pièces en français. Puis il a commencé une analyse, lors de laquelle il a travaillé sur son rapport à sa mère. Une fois qu’il est allé la voir, alors qu’elle était atteinte de la maladie de Parkinson, il s’est remis à écrire en anglais. Mais il a attendu que sa mère soit morte pour traduire son œuvre en anglais. Il ne voulait pas d’interférences.

🤓 Quelques autres pistes de réflexion :

📘 Ce que Mathilde raconte de Samuel Beckett me fait penser à l’écrivain américain d’origine vietnamienne Ocean Vuong : son premier roman, Un Bref Instant de splendeur (Gallimard, 2021), est une lettre à sa mère qu’elle ne lira jamais, puisqu’elle ne lit pas l’anglais.

🎤 Dans une toute récente interview avec la Paris Review of Books, l'écrivaine indienne Arundathi Roy parle des langues avec lesquelles elle a grandi : d'abord le hindi, puis l'anglais, puis le malayalam. Elle dit : “Quand j'écris, je suis toujours en train de traduire. Je pense que les connexions de mon cerveau fonctionnent différemment, quand j'écris en anglais ce que Musa [un personnage du Ministère du Bonheur suprême] penserait en urdu, par exemple.”

⬇️ Cela ouvre aussi le sujet de la langue qu'on adopte non pas par choix purement individuel, mais parce qu'on a historiquement un lien de domination avec elle. Arundathi Roy raconte que la seule langue autorisée à l'école était l'anglais, que le malayalam était exclu à coups de punitions. Après une lecture dans le cadre de mon master, la poétesse hong-kongaise Mary Jean Chan (qui parle couramment mandarin, cantonais et anglais) nous expliquait que l'anglais s'était en quelque sorte imposé à elle et que ce choix commençait à être remis en question dans son travail, où les langues chinoises reprennent une place (un exemple de poème bilingue ici).

🗞️ Le Guardian a publié un texte passionnant de l’écrivaine américaine Jhumpa Lahiri, dont la langue maternelle est le Bengali et qui a publié d’abord en anglais, avant d’apprendre l’italien puis d’écrire dans cette langue. Elle dit : “En italien, je suis une écrivaine plus dure, plus libre. [...] Je me sens plus protégée quand j’écris en italien, même si je suis aussi plus exposée.” Elle évoque aussi la liberté qu’on ressent quand on écrit dans une langue qu’on ne maîtrise pas parfaitement, dans laquelle on a beaucoup moins d’options. “Je me rends compte que mon écriture est plus essentielle et mes pensées moins inhibées.”

🖋️ Jhumpa Lahiri a aussi une phrase qui mériterait un article à elle toute seule : “Je peux écrire en italien, mais je ne peux pas devenir une autrice italienne.” La langue est liée aux lieux et aux peuples ; elle est un mode d’expression et une identité. Quelle identité se forge-t-on, quand on écrit dans une langue à laquelle on n’appartient pas ? Pour moi qui ai choisi l'anglais comme Jhumpa Lahiri a choisi l'italien, c'est une question fondamentale.

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