En ce moment, je réfléchis beaucoup à la structure de l'histoire, aux arcs des personnages et à la relation entre les deux – j'en ai parlé dans deux articles, ici et ici, et c'est un sujet que je n'ai pas fini d'explorer. Et puis hier, j'ai reçu la newsletter Craft Talk, de Jami Attenberg, dont je vous ai déjà parlé. Elle y aborde la structure sous un angle un peu différent, que je trouve très intéressant.

Comme elle l'expliquait déjà dans son article “The Waves of Revision”, la forme exacte de l'histoire (ce qu'on appelle le “plot” en anglais, l'intrigue) arrive assez tard dans son processus, quand elle a déjà écrit à peu près la moitié du livre. (L'occasion de rappeler qu'on n'est pas du tout obligé‧e de savoir où on va avant de commencer à écrire !)

En revanche, elle prend certaines décisions qu'on pourrait qualifier d'“architecturales” avant de se lancer :

Quand je développe un livre (...) je pense d'abord à l'effet que je veux qu'il fasse, à l'expérience que ce sera de le lire. Par exemple, est-ce que le sujet serait mieux traité avec des chapitres courts ou longs ? Est-ce que je veux raconter l'histoire de manière linéaire ou est-ce que je veux me déplacer dans le temps ? Est-ce que je veux l'intimité d'une perspective à la première personne ou la possibilité de prendre un peu de distance avec une troisième personne proche ?

Les réponses à ces questions “basiques” lui donnent la structure du livre lui-même : pas la structure de l'histoire, c'est-à-dire pas l'intrigue, l'enchaînement des événements, les arcs des personnages, mais les fondations et l'apparence de la maison que sera son livre. Cela lui suffit pour démarrer.

Tout est une décision

Bien sûr, c'est là le processus de Jami Attenberg et ce qui marche pour elle ne marchera peut-être pas pour vous. Peut-être que vous avez aussi besoin de tester, d'écrire pour savoir si vos chapitres doivent être courts ou longs, votre histoire racontée au passé ou au présent. À l'inverse, peut-être que vous avez besoin de faire un plan de votre histoire et des fiches de personnages détaillées avant de savoir quelle architecture aura votre livre.

Mais il me semble utile d'avoir ces questions en tête assez tôt dans le processus. Toutes ces décisions de narration sont au moins aussi importantes pour la structure du livre que l'évolution de vos personnages et les péripéties de l'histoire. Pour faire suite à ce que je disais dans l'article “Lire en écrivain‧e”, je vous encourage à observer ce que font les auteurs et autrices des romans que vous aimez. Regardez les choix de narrateur ou narratrice, de temps grammaticaux, de chronologie ; demandez-vous si ces choix conviennent à l'histoire, essayez de changer un paramètre et de voir si ça marcherait mieux ou moins bien, tentez de comprendre pourquoi il ou elle a pris cette décision plutôt qu'une autre.

📚 Quelques exemples

Sur la question du narrateur : dans On Chesil Beach, Ian McEwan raconte l'histoire d'un couple de jeunes marié‧e‧s complètement inexpérimenté‧e‧s, terrifié‧e‧s par la perspective de la nuit de noces, mais pour des raisons radicalement différentes. Leur incapacité fondamentale à se comprendre et se parler est très bien rendue dans le choix du narrateur : il est tantôt omniscient, se confondant presque avec l'auteur par moments, tantôt très proche de Florence, tantôt d'Edward. On navigue entre les têtes des personnages et on assiste, impuissant‧e‧s, à l'entrechoquement de personnes qui ne peuvent pas communiquer. C'est un peu la version intimiste de savoir que le tueur est derrière la porte alors que le personnage ne le sait pas.

Sur le sujet de la chronologie, Beloved de Toni Morrison est assez magistral : c'est un livre qui avance en spirale, par boucles successives, vers le cœur de son histoire, vers l'événement central, déchirant et donc pendant longtemps indicible. On tourne littéralement autour de ce qu'on ne peut pas dire. À la lecture, on a parfois du mal à se repérer dans le temps ou à comprendre un détail, mais tout devient clair à mesure que la spirale se rapproche du centre. Une structure similaire est employée dans Paradis, qui a aussi un multiple meurtre en son cœur.

Dernier exemple sur la gestion du temps : dans la première partie d'Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie raconte l'histoire d'Ifemelu au moyen d'un très long flashback, tandis qu'Ifemelu, dans le “présent” de l'histoire (je mets des guillemets parce que tout est raconté au passé) est en train de se faire coiffer. En tant que lectrice, j'ai eu un peu de mal avec cette technique parce que je trouvais qu'elle mettait beaucoup de distance avec la Ifemelu du passé lointain, d'avant le salon de coiffure. J'attendais que le “présent” (dont j'aurais peut-être aimé qu'il soit raconté au présent plutôt qu'au passé) reprenne, ce qui n'arrive que très tard dans le livre. Mais je sais que d'autres lecteurs et lectrices aiment bien cette distance, et c'est d'ailleurs probablement l'effet recherché par Chimamanda Ngozi Adichie.

Et au fond c'est là, en tant qu'auteur ou autrice, la seule question qui compte : quel est l'effet que vous souhaitez ? Comme le dit Jami Attenberg, à quoi voulez-vous que ressemble l'expérience que sera la lecture de votre livre ?

Quelles sont les fondations de la maison qu'est votre histoire ?

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