🧑‍🏫 Mais d’abord, pour faire suite aux deux articles de la semaine dernière sur les personnages, je vous recommande ce mini-cours (en anglais, mais gratuit) de Curtis Brown Creative, l’école de création littéraire lancée par l’agence britannique du même nom.

“Écrire, c’est réécrire”

J’ai déjà parlé du fait que lécriture est art, donc un travail. Et une partie très importante de ce travail, c’est la révision, la réécriture, l’amélioration du matériau qu’est votre premier jet.

Lors d’un cours de poésie que j’ai récemment suivi, la poétesse anglaise Caroline Bird nous a parlé de ce processus comme d’un moyen pour rendre le texte plus vivant, plus vibrant. Comme si au fur et à mesure du travail de révision on déterrait le cœur brûlant de notre texte, on en trouvait l’essence qui brille dans le noir. Ça m’a fait penser à une phrase d’un sculpteur de l’Antiquité grecque, lue il y a tellement longtemps que je ne sais plus d’où elle vient :

“Pour sculpter un cheval, cest facile : il suffit de prendre un bloc de marbre et denlever tout ce qui nest pas un cheval.”

Dans cette métaphore, le bloc de marbre, c’est votre premier jet. Pour beaucoup d’écrivain.e.s, le début du travail est en effet un déversement de matière brute, qu’ils ou elles écrivent parfois très vite. L’actrice et autrice britannique Michaela Coel raconte son processus à Vulture en ces termes : “Je vais dans la montagne et je reviens avec douze conteneurs de vomi, et ce sont les épisodes.” Mais ce jaillissement n’est que le premier d’une série de “jets” : Michaela Coel a écrit 191 versions de sa série I May Destroy You 🤯

J’aime bien cette idée qu’on avance par couches successives vers le centre de notre travail, qu’à chaque réécriture on enlève un peu plus de ce qui n’est pas un cheval.

Sauf que pour moi, cette approche n’a pas marché du tout...

Le piège de la Verschlimmbesserung

Cet été, j’ai appris un mot allemand formidable (comme beaucoup de mots allemands) :  Verschlimmbesserung, qui décrit le fait de rendre une chose pire en voulant l’améliorer. À l’époque, je lisais L’Œuvre d’Émile Zola : son héros, le peintre Claude Lantier, est aux prises constantes avec la Verschlimmbesserung. Il jette sur la toile des esquisses d’une intuition magnifique ; mais quand il s’agit de les affiner, il reprend cent fois son ouvrage, n’y arrive pas, et ses toiles finissent souvent crevées d’un coup de poing.

“Et il se sentait incapable de correction, un mur se dressait à un moment, un obstacle infranchissable, au-delà duquel il lui était défendu d’aller. S’il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois il aggravait le mal, tout se brouillait et glissait au gâchis.”

Je ne dis pas que mes premiers jets sont d’une intuition magnifique mais, pour mon premier roman, j’étais complètement dans la peau de Claude Lantier. J’avais écrit la base du livre en quelques mois et, après ça, tous mes efforts de réécriture ne faisaient qu’empirer les choses. J’avais l’impression de ne travailler qu’à un niveau superficiel, cosmétique ; de ne pas être capable de remanier mon texte en profondeur ; de voir sans cesse “ce qui brille dans le noir” m’échapper.

Bref, la révision ne rendait pas du tout mon texte plus vivant.

Réécrire, ou la lutte contre la flemme

D’une certaine manière, je crois que j’étais aux prises avec une flemme énorme : je me sentais écrasée par mes centaines de milliers de signes qu’il fallait maintenant tailler et ordonner jusqu’à arriver au cœur de mon histoire. C’est là, je pense, que se niche la Verschlimmbesserung : quand on corrige des choses qui devraient être réécrites, réinventées, voire supprimées. Après tout, un autre adage célèbre, c’est “Kill your darlings”, tuez ces pages peut-être réussies mais qui ne sont pas à leur place dans votre projet. Écrire, c’est aussi supprimer.

Dans L’Œuvre, Claude Lantier croit qu’il n’arrive pas à terminer son tableau parce qu’il ne parvient pas à peindre une figure de femme comme il le voudrait ; mais il finit par se rendre compte qu’il y a un problème dans la composition même de sa toile. Si réussie que soit la femme, le tableau ne marche pas.

Bernard Fresson dans L’Œuvre, de Pierre Cardinal (1967).

Certain.e.s excellent dans le processus de coupe et de taille, mais de toute évidence pas moi – et pas Claude. Maintenant que j’écris mon deuxième roman, je me rends compte que j’avais adopté une méthode de travail qui ne me convenait pas du tout, juste parce qu’elle marchait pour d’autres.

Tout le monde ne peut pas sculpter du marbre

Car à mon sens, tout se joue lors de l’écriture de ce premier jet : après tout, c’est là que vous rassemblez votre matériau, votre marbre. Pour mon premier roman, je me suis contrainte à écrire, écrire, écrire, avancer, avancer, avancer, en me disant que je corrigerai plus tard. Que dans ce tas de mots se cachait mon cheval. En réalité, ce qui fonctionne mieux pour moi, ce n’est pas d’avancer par couches successives vers le centre de mon travail, mais au contraire de partir du cœur et, à chaque réécriture, de rajouter de la texture. En gros, je n’enlève pas tout ce qui n’est pas un cheval ; j’ajoute tout ce qui est un cheval. (Je crois que ça veut dire que je ne sculpte pas du marbre mais un matériau moins chic qui s’agglomère, genre de la glaise.)

Concrètement, ça veut dire que désormais j’écris mes premiers jets très (très) lentement. J’essaie de ne pas quitter une phrase, une scène, un chapitre tant que je ne sais pas pourquoi il ou elle est là, quel est son cœur. Ça ne veut pas du tout dire que la phrase, la scène ou le chapitre ne sera pas retouché ou même supprimé ; mais au moins je sais ce qu’il veut dire, je sais quel bout du cheval c’est.

Un très beau cheval.

Mes premiers jets sont aussi tout maigres, ce sont des esquisses qui font avancer l’histoire trop vite, on me dit toujours que je dois prendre davantage mon temps. C’est à ça que me sert la réécriture : j’ajoute de la chair sur les os, je prends le temps dobserver, de connaître mes personnages, d’explorer des chemins de traverse. Et là, oui, dans les bons jours, j’ai l’impression que grâce à la révision mon texte devient plus vivant.

Comme toujours en écriture, il n’y a pas de recette miracle. Peut-être que dans quelques mois je trouverai que cette approche est une catastrophe. Mais pour le moment, pour moi, ça marche.

Dans cet article réservé aux membres (disponible samedi à 10h, devenez membre pour le recevoir par mail), je vous donne des conseils pratiques pour retravailler sans empirer.

Et vous, vous êtes team marbre ou team glaise ? Ou ni lun ni lautre ? Écrivez-moi, racontez-moi !

‌‌📚 À lire

  • L’Œuvre, d’Émile Zola (1886).
  • The Waves of Revision”, un article publié par l’écrivaine américaine Jami Attenberg dans sa newsletter Craft Talk, dont je vous ai déjà parlé.
  • L’interview “The Art of Fiction” (The Paris Review of Books) de l’écrivaine américaine Grace Paley, dans laquelle elle explique ne pas croire au concept de “drafts”, de jets.
  • Several Short Sentences About Writing, de Verlyn Klinkenborg (Vintage Books, 2012). Klinkeborg y écrit une phrase que je garde toujours en tête : “N’imaginez jamais que vous avez quitté le niveau de la phrase.” J’en parle plus en détail ici (article disponible samedi à 10h).

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