Lundi dernier, j’ai eu la chance d’intervenir dans le cadre d’un training organisé par le Réseau des autrices francophones de Berlin, sur le thème “Comment structurer son récit”. On a parlé de beaucoup de choses, et notamment de cette question centrale : Faut-il planifier son histoire avant de l’écrire ?

Comme toujours en écriture, il n’y a pas de règles, que des conseils et quelques bonnes questions à se poser. La première d’entre elles, à mon avis, c’est de savoir qui on est en tant qu’auteur ou autrice, et quel est son mode de travail le plus naturel. Et pour décortiquer ça ensemble, on va faire appel à la série Game of Thrones (pas d’inquiétude si vous ne l’avez pas vue, ça n’est pas nécessaire pour comprendre cet article !).

Rappel des faits : en 2019, lorsque la huitième saison est sortie, elle a déclenché une violente vague de critiques. En cause : l’écriture, jugée pas à la hauteur du reste de la série. Des fans furieux ont même collecté 1,8 million de signatures pour faire réécrire la saison par des “auteurs compétents”. Pour eux, cette saison ratée était la preuve que David Benioff et D.B. Weiss, les showrunners, étaient incapables d’écrire une bonne histoire une fois qu’ils n’avaient plus les romans de George R. R. Martin sur lesquels s’appuyer (en réalité, la série a dépassé les livres dès la saison 6).

Les deux sortes d’auteurs selon George R. R. Martin

À l’époque, j’avais lu un article (en anglais) qui avance une explication différente : pour le philosophe et auteur Daniel Silvermint, si l’écriture de la saison 8 ne marche pas, c’est parce que Martin d’un côté, et Benioff et Weiss de l’autre ne sont pas le même genre d’auteur. Le premier est un jardinier, les seconds des architectes. La distinction, ironiquement, a été établie par Martin lui-même. En 2006, il déclarait dans une interview avec GeeksOn :

“J’ai toujours clamé haut et fort qu’il existe deux sortes d’auteurs. En simplifiant, il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive.”

Dans le jargon anglophone, on retrouve souvent cette opposition sous les termes “plotter” (celui ou celle qui planifie) et “pantser” (celui ou celle qui “flies by the seat of his/her pants”, une expression qui signifie, en gros, improviser au fil de l’eau). Il y a une autre distinction que j’aime bien, car elle est plus nuancée : avez-vous tendance à écrire avec une boussole ou avec une carte ?

🌱 Les joies du jardinage

Martin, lui, est un “pantser”, un jardinier : il plante des graines, s’occupe de ses plantes, et il voit ce que ça donne. L’avantage de cette approche, c’est qu’elle aide à créer des personnages vrais, faits de chair et d’os, de désirs et de contradictions. Les jardiniers “génèrent l’intrigue en plaçant une personne avec des désirs et des besoins dans une situation dramatique, et documentent le résultat”, écrit Daniel Silvermint. Plutôt que de “placer” les personnages dans une situation qui leur est extérieure, je dirais qu'il s’agit de découvrir quelles sont les situations dramatiques qui découlent de leurs désirs et leurs besoins.

Ce “jardinage” requiert une bonne dose d’humilité : on doit bien sûr entretenir son jardin, mais on ne peut pas faire faire aux plantes tout ce qu’on veut. Créer de vraies personnes implique qu’on leur autorise un libre-arbitre qui peut nous pousser dans des directions imprévues. Avec l’humilité vient la surprise.

L’inconvénient, c’est qu’on peut perdre les rênes de son histoire. Martin a du mal à finir d’écrire sa saga pour cette raison. Après avoir résolu une première intrigue dans le troisième tome, il s’est retrouvé face à un “ventre mou”, dans lequel il a planté encore plus de graines pour compenser. Or les graines ont poussé, des personnages secondaires ont pris de la place et évolué dans des directions imprévues. Avec le temps, le jardin s’est transformé en sous-bois et l’écriture s’est tarie.

🏗️ L’architecture à la rescousse

C’est là qu’entrent en scène les architectes David Benioff et D.B. Weiss. Au début de la saison 7, ils abandonnent l'idée de simplifier le jardin de Martin :

“Plutôt que de raconter l’histoire de tout un monde, ils décident de conclure une histoire précise qui se passe dans ce monde.”

Et ils se donnent treize épisodes pour le faire. Benioff et Weiss connaissent la destination que Martin a en tête et, en showrunners expérimentés, savent quelles étapes mettre en place pour y arriver. Ensuite, il s’agit de “manœuvrer les personnages au bon endroit”.

Et c’est là le problème de cette dernière saison : “Les personnages n’étaient plus en charge de l’histoire. C’est la fin qui l’était.” Avec pour résultat des arcs narratifs forcés, des résolutions peu crédibles, des développements soudains et inexpliqués. Par exemple, le fait que le visage de Daenerys ne soit pas filmé pendant son déchaînement de violence montre que les auteurs ne savent pas quel est son état émotionnel – et ne cherchent pas à le savoir.

Un concept art de l'artiste britannique Kieran Belshaw pour la saison 8 de Game of Thrones (2019)
Un concept art de l'artiste britannique Kieran Belshaw pour la saison 8 de Game of Thrones (2019)

En-dehors du cas Game of Thrones, c’est là, à mon sens, le risque majeur de l’approche “architecte” : les “plotters” sont meilleurs pour construire des histoires bien ficelées et des mondes fascinants, mais leurs personnages courent le risque de devenir des pantins au service de l’histoire, plutôt que de vraies personnes qui la font advenir. Pour revenir à mes obsessions, c’est une approche qui peut manquer d’humilité et virer – dans le pire des cas – au démiurgique.

Devenir autant architecte que jardinier

Pour autant, Silvermint ne dit pas (et je ne pense pas non plus) que les architectes sont de moins bons auteurs, ou que leur approche est moins pertinente que celle des jardiniers. Pour Game of Thrones, le problème n’est pas que les showrunners soient des architectes, mais que ce soient des architectes qui tentent de reprendre le travail d’un jardinier. En un sens, la série a brisé ses propres règles narratives, et le contrat créatif qui la liait avec ses fans est rompu.

L’exemple de cette saison 8 est intéressant aussi parce qu’il montre deux extrêmes : d’un côté un jardinier dépassé par son œuvre, de l’autre des architectes qui tentent de faire rentrer des ronds dans des carrés. En réalité, bien sûr, ce sont les deux pôles d’un spectre. Aucun auteur, aucune autrice n’est à 100% plotter ou pantser. Et comme il y a des inconvénients (majeurs !) aux deux approches, même si on se sent appartenir radicalement à un camp, il vaut mieux être capable de combiner les deux. L’enjeu est alors d’identifier de quel côté du spectre on tombe, et de muscler celui qui nous est le moins naturel. Mais ça, j’en parlerai dans un autre article.

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