Quand jʼai commencé à travailler à cette newsletter, jʼai demandé à quelques personnes de répondre à un questionnaire pour mieux cerner leurs attentes. Parmi leurs réponses, jʼai noté cette phrase :

“Je nʼai pas encore trouvé mon chemin vers lʼécriture et je ressens [...] quʼil passerait davantage dans un premier temps par un renforcement de mon sens de lʼobservation que par la transmission dʼune technique.”

Je lʼai notée parce quʼelle est très juste : le tout premier travail de lʼécrivain.e, cʼest de remarquer. Elle mʼa fait penser au poème “Afterwards” de Thomas Hardy, que jʼavais découvert peu de temps auparavant. Dans ce texte, le poète se demande ce que diront ses voisins le jour de sa mort ; il parle des feuilles vertes de mai, dʼoiseaux de proie qui fondent et de hérissons qui voyagent, dʼun son de cloche coupé par la brise, et il se demande si ses voisins se diront :

“He was a man who used to notice such things”
“Cʼétait un homme qui remarquait ces choses-là”

Je trouve que ce si beau vers définit bien ce que lʼart tente de faire : remarquer des choses, petites et grandes, et les capturer dans un poème, un livre, une chanson, pour que dʼautres les voient.

Photo by Laura Geror / Unsplash

Trouver l'universel dans les détails

La phrase a aussi résonné avec une citation de Léon Tolstoï récemment rencontrée :

“Si tu veux parler de lʼuniversel, parle de ton village.”

Cʼest une vérité que jʼai souvent entendue : lʼuniversel se loge dans les détails, dans les choses que vous êtes seul.e à avoir remarqué, puis mis en mots à votre manière, et qui provoquent chez celui ou celle qui les lit la reconnaissance de quelque chose qui lui était pourtant inconnu.

Pour préciser un peu, je pense que la capacité dʼobservation est fondamentale à deux niveaux :

  • En apprenant à remarquer, en notant les intonations dʼune voix, le tremblement dʼun paysage, la manière spécifique quʼa votre gorge de sʼengourdir quand vous êtes heureux.se, vous enrichissez votre répertoire de sensations. Vous faites moisson de détails qui vous permettront de mieux connaître vos personnages (on en reparlera plus tard) et le monde qui les entoure, qui vous aideront à donner de la texture à la vie.
  • À un niveau plus global, et on en revient à la phrase qui a inspiré cet article, une idée – un fragment dʼidée, ou une idée toute entière – peut surgir dʼune simple chose quʼon observe. Lʼintonation d'une voix peut vous donner la première ligne dʼun dialogue, le tremblement dʼun paysage révéler un monde à lʼintérieur duquel vous avez envie dʼécrire, votre gorge étranglée vous dire que vous devez écrire une histoire sur la joie.

Faire comme les poètes

Je vous renvoie ici encore à la lettre de Nick Cave sur la créativité, dans laquelle il décrit lʼidée comme une chose timide, un murmure quʼil faut commencer par regarder honnêtement. Il me semble que cette idée, elle vient parfois (pas toujours, pas obligatoirement) par un détail – une image, un son, une sensation – qui étincelle. Cʼest ce quʼune de mes profs de poésie, Jane Draycott, appelle “ce qui brille dans le noir”. John Barnie, un autre poète venu nous parler dans le cadre de mes études, compare lʼidée avec un poisson quʼon repère sous la surface brillante de lʼeau, quʼon attrape avant quʼil ait eu le temps de fuir, et alors on a – quelle merveilleuse expression – “a fish of a poem”, un poisson de poème.

Brad Pitt est super content, il a pêché un gros poème. / Et au milieu coule une rivière, Robert Redford, 1992

Alors votre idée peut être un poisson, un murmure, un fauve timide, un geste de la main, une note de musique un peu trop haute, le goût dʼun gâteau plongé dans le thé. Comme le chante Jacques Brel, il vous faut regarder.

Je suis très curieuse de savoir ce que vous écrivez, ce que vous remarquez, à quoi vous pensez. Et si vous avez des questions, des remarques, des suggestions, je prends aussi ! Écrivez-moi ici.

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